Je vais vous raconter une histoire que ma petite amie Sue m'avait racontée. Je préfère taire les noms des belligérants, car ils sont pour la majorité encore en vie, et je tiens à la mienne. Par contre, celui du défunt, ou plutôt Alban Gérard, retrouvé mort à l'âge de vingt-huit ans à la veille de son anniversaire dans des circonstances, je vais vous la décrire, comme Sue me l'avait dévoilée.
C'est une histoire qui a eu le droit à une brève dans le « Parisien » en décembre 2008, l'année du cochon. Cela commence quelque part dans le treizième arrondissement, un samedi soir, dans un de ces restaurants dancings asiatiques en bas d'une tour de logements. La piste de danses est parsemée de couples, et la musique électrique à consonance chinoise se fait douce, mais entraînante. Tout autour de la piste, des grandes tables circulaires, où l’on mange, entre autre, la spécialité de la maison : le canard laqué entier. Une table, un peu à part dans un coin de la salle, nous intéresse plus particulièrement, car une personne importante y est présente. Cette personne est en fait le chef d'une triade parisienne, et il est ce soir en affaire avec un vénérable haut-placé de la communauté qui vient lui demander un service. Sa petite fille a été importunée par un occidental, et, il semblerait que celui-ci n'en était pas à sa première conquête, conquête qu'il laissait malheureusement choir une fois le vice accompli ; et, cela devait cesser. Le chef prenait à cœur les problèmes de sa communauté, il était sensible à l'appel de détresse que lui faisait le vieil homme. Il devait trouver une solution pour que tout cela cessât. Chez lui, les solutions étaient plutôt radicales, la mort de cet homme devait être effectuée afin de rompre avec ce fléau qui n'avait que trop duré. On savait que ses rencontres, il les organisait toujours chez un traiteur vietnamien à l'angle de l'avenue de Choisy et de la rue de Caillaut. Cette mort, le chef de la triade la voulait subtile, et il décida d'aller voir le lendemain celui que l'on nommait le « maître du poison ». Cet homme habitait la tour des Merisiers, au vingt-huitième étage. Le lendemain, accompagné de ses acolytes, le chef de la triade se rendit dans l'appartement du "maître du poison". Il lui expliqua l'affaire et lui demanda une solution pour résoudre son forfait. Le vieil homme au visage sournois, derrière une vieille paire de lunettes aux verres ronds, eut un léger sourire. Il avait une idée, car il travaillait actuellement sur des subtils poisons que l'on n'ingurgitait pas par voie orale, mais dont l'effluve c’est masculin était mortel et lent, mais à priori sûr. Ce serait donc un mélange subtil, avec un parfum qui accompagnerait la douce agonie d'Alban. Ce poison serait déposé dans le cœur d'une fleur et ferait effet en moins d'un quart d'heure, s’il était bien placé, en s’évaporant, et en ne laissant aucune trace. Le choix de la fleur était difficile, car le poison était délicat et polyvalent. Après avoir pensé à la rose trop classique, le chrysanthème trop triste, ils s'entendirent sur le mimosa, car son parfum rappelait l'odeur de l'intérieur des maisons de la Chine ancienne pendant la saison d'hiver. Le chef de la triade était ravi, il prit la fiole que lui tendait le vieil homme en échange d'une gratitude éternelle et de quelques billets que lui remit le trésorier du groupe. Ils quittèrent l'appartement. Maintenant, il fallait trouver l'appât. Un homme lui devait une dette de jeu et avait une fille de dix-huit ans qui ferait l'affaire, il devait donc les convoquer. Il leur demanda qu'ils vinssent le plus tôt possible, car l'affaire devait se faire rapidement. L'après-midi, l'homme et la fille furent présentés au chef de la triade. Celui-ci leur proposa un marché qui effacerait une partie des dettes du malheureux. Sa fille devrait faire en sorte qu'un homme, de type européen, qui s’appelle Alban Girard ait à sa boutonnière pendant au moins quinze minutes, un brin de mimosa avec trois gouttes du liquide contenu dans la fiole. Il n'y eut pas de question. On expliqua à la jeune fille, qu’elle pouvait trouver ce jeune homme au traiteur vietnamien du « jardin des délices », on lui donna l'adresse et, on lui proposa d'y aller en soirée pour avoir plus de chance de le rencontrer.
C'était un dimanche après-midi en fin de journée, Alban s'était mis sur son trente et un ; il s'apprêtait à sortir pour une dernière soirée avant de recommencer une semaine de boulot de merde. Il souhaitait se changer les idées, faire au moins une rencontre. Il avait un faible pour les jeunes femmes de type asiatique. Aussi, allait-il souvent chez un vieux traiteur chinois où l'on pouvait boire des « Tsin Tao » à volonté accompagnés d'un plat épicé. En fait, il n'aimait pas la cuisine asiatique, mais, il savait que chez ce traiteur, il pourrait trouver la nourriture qui lui conviendrait, et surtout, faire des rencontres avec des jeunes parisiennes plutôt typées, comme il les aimait. Leurs doux sourires, leur voix aiguës le faisaient chavirer. Il était dix-neuf heures, il arriva au « jardin des délices » et entra. Il trouva sa place, et tout de suite, il commanda une bière. Une musique qu'il trouvait ringarde, aux sonorités asiatiques le réconfortait, car il se sentait dépaysé lorsqu'il venait là. Deux jeunes filles discutaient à la table voisine, l'une d'elle devait faire partie de la famille du gérant, il la connaissait de vue. Il entreprit de discuter avec elle, il savait y faire, au bout de cinq minutes, ils étaient assis tous les trois à la même table. Un moment, dans la discussion, l'une d'elles dit qu'elle attendait sa jeune nièce de dix-huit ans qui devait passer ce soir, et qu'elle serait heureuse de la lui présenter. Lui, avant tout, il pensait revenir chez lui ce soir avec une fille dans son lit, peu importait le temps que cela prendrait. Vers vingt et une heure, une jeune fille rentra. Alban resta figé par sa beauté. Etait-ce sa jeunesse ? Ou sa délicatesse ? Enfin, une chose était sûre, elle le touchait au tréfonds de son être. Lorsqu'elle se mit à lui parler, il se rendit compte qu'il ne lui était pas indifférent et cela le rassura, mais sa jeunesse lui faisait un peu peur, pour une fois, il n'osa pas l'inviter chez lui pour la seconde partie de la soirée, la plus chaude pour lui. Puis, il se dit tant pis, ce soir je rentrerai bredouille, mais le cœur plein d'amour pour une jeune asiatique. Mais, quel était son nom déjà ? Elle lui avait offert un brin de mimosa qu'elle lui avait accroché à son manteau après un langoureux baiser. Il marchait sur le trottoir de l'avenue d'Italie, en direction la bouche de métro "Maison Blanche". Il se voyait encore avec cette jeune femme, et l'odeur du mimosa lui picota les narines, s'engouffrant à chaque respiration à l'intérieur de lui. Il entra dans la rame de métro, il sentit sa transpiration étrangement froide, ou son corps était-il chaud ? Sa main serra la barre, il restait debout, car il changeait place d'Italie. Sa respiration ne se faisait plus... Il n'arrivait pas à définir ce qui se passait en lui. L'avait-elle autant troublé ? Pour une fois, il rentrait seul, mais il l'inviterait à son anniversaire le week-end prochain, il avait noté le numéro de son portable. Les portes s'ouvrirent, il était en queue de rame face à sa correspondance. Il faillit louper la marche, son pas était lourd. Cette odeur de mimosa tapait dans ses tympans, il ne marchait plus droit, puis il s'écroula dans le couloir. Son esprit partit, sa dernière image fut pour ce dernier baiser fougueux qu'il avait eu avec cette jeune fille, qui lui avait offert cette fleur de mimosa.